• Sarah Benichou

Quand Esther m'était contée...

Mis à jour : févr. 26

Aujourd'hui, c'est Pourim. Mon grand père l’appelait « la fête d’Esther ». Ce n’est pas si souvent qu’on célèbre les femmes donc, bien sûr, lorsqu'il m'a expliqué pourquoi Esther méritait une fête, autant vous dire que j'étais toute ouïe...

Refus de l’idolâtrie, ode à la loyauté, soulignement des limites de l'assimilation et force de la solidarité familiale comptent parmi les enseignements de Pourim. On pourrait y ajouter un merveilleux louange à la badasserie féminine.

Affiche du film "Esther and the king"

"Esther" signifie "cachée". Celle que l'on connait sous le nom d'Esther s'appelle, en réalité, Hadassah (la "myrte" en hébreu). Quand, quelques siècles avant notre ère, elle entre dans le lit du roi de Perse Assuérus, elle n'est pas "out" comme juive. Disons qu'à la cour de Perse de l'époque, la judéïté d'une femme du harem royal ne constitue pas vraiment une information fondamentale. Mais Hadassah, en entrant au harem, voulut protéger sa véritable identité afin de ne pas être associée à son oncle Mardochée qui était au service du roi. En choisissant "Esther", Hadassah endosse un prénom aux sonorités perses plutôt qu'hébraïques et rappelant celui de la déesse "Isthar".

Mardochée (Mordekhaï) est alors l'un des proches conseiller du roi. Parce qu'il était juif (out, lui), Mardochée était dispensé de se prosterner devant le monarque afin de pouvoir respecter les commandements de son culte : ne se prosterner uniquement devant Dieu. Cette "faveur" agaçait beaucoup Haman, un grand ministre du roi qui n'aimait déjà pas beaucoup les Juifs. Il les décrivait ainsi au roi Assuérus : "Ils sont un peuple dispersé et séparé d'entre les peuples, dans toutes les provinces de ton royaume, leurs lois sont différentes de tout peuple : ils ne suivent pas les lois du roi » (chapitre 3, verset 8). Amant de la reine Vashti, Haman se rêvait roi : il exigea que Mardochée s'inclinât devant lui. Le refus de l'oncle d'Esther, servit de prétexte à Haman pour décréter l'extermination de tous les Juifs de Perse à une date choisie au hasard (pluriel de "pour" פור - le sort - Pourim veut dire "hasard"). C'est tombé aujourd'hui dans le calendrier hébreu de l'époque. Apprenant la nouvelle par son oncle, Esther fit tout ce qui était en son pouvoir (c'est à dire surtout agiter ses fesses et ses seins sous le nez du roi Assuérus, même si le rouleau d'Esther n'entre pas dans les détails à ce sujet) pour que le roi accorde aux Juifs, son peuple, le droit de porter les armes afin de se défendre face au plan d'extermination prévu. Le roi ne tergiversa pas des masses face à sa nouvelle reine (il avait épousé Esther après avoir fait tuer Vashti qui lui avait tenu tête) : Haman et ses dix fils furent pendus pour protéger les Juifs (et aussi un peu pour régler les histoires d'adultère mais ce n'est pas le sujet). Le décret royal annulant l'ordre d'extermination de Haman mit du temps à parvenir dans toutes les provinces et, des Juifs en armes se défendirent ardemment. Ils "se rendirent maîtres de ceux qui les haïssaient" (chapitre 9, verset 1). Tombant le masque et révélant sa judéïté au roi amoureux, Esther a sauvé son peuple.


Pour célébrer la vie et la force, Pourim est une fête où l'on s'offrent des gâteaux, des bonbons, des fruits et où les enfants se déguisent comme pour célébrer la finesse d'Esther qui a su jouer de ses différents visages pour sauver les siens. Les adultes boivent et s'enivrent jusqu'à plus soif, comme pour se souvenir du banquet orgiaque qui coûta la vie à Vashti (qui refusa l'ordre du roi de danser nue devant ses convives). Les masques qui se font et se défont, figurent un grand éclat de rire face à la force et à la fragilité de l'assimilation des Juifs.


PS : les gâteaux traditionnels de Pourim sont en forme de triangle joufflus, pleins de pâte de datte et parsemés de graines de pavots : d'aucunes affirment qu'il s'agirait d'un hommage implicite au pubis d'Esther, instrument de la victoire du peuple juif de Perse et prolongement du culte d'Ishtar, déesse mésopotamienne de la puissance féminine.


Sarah Benichou, 9 mars 2020



Cette histoire que j'aime beaucoup a rencontré un deuxième écho dans ma vie.


Lors de mes recherche sur les Juifs algériens, j'ai appris que jusqu'en 1962, des synagogues d'Alger célébraient trois Pourim dans l'année.


Comment était-ce possible ?


Ces deux fêtes supplémentaires avaient vocation à marquer le souvenir, pour la première, de la défaite de Charles Quint dans son siège d’Alger le 23 octobre 1541, et la seconde celui de l’échec de la prise d’Alger par les troupes espagnoles en 1775.


Ce choix communautaire montre comme les Juifs algériens s’inscrivaient alors dans un ensemble politique et religieux qui, en même temps s'opposait au « monde chrétien » et les liait profondément à celui de la société ottomane. Plus que "liés", ils ont longtemps été tout simplement un élément, parmi d'autres, de celle-ci : ils en faisaient totalement et absolument partie. Leurs victoires politiques étaient, alors, les mêmes que celles des musulmans.


Prendre cette fête comme référence est éloquent : multiplier la célébration du sauvetage de son peuple de l'extermination programmée par un pouvoir politique, lorsque l'on fête des victoires contre les Royaumes catholiques ne manque pas de clarté.


Vive Esther ! Vive tous les Pourims !



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